Florilège

Pour finir cette année, voici un florilège de textes des derniers ateliers offerts par Emmanuelle, Elodie et Christine. Bonnes vacances à tous…et bonne lecture

   EMMANUELLE :

Portrait d’un gaucher

Angel Gaucher, comme son nom l’indique, était né avec deux mains gauches. Il ne pouvait déjeuner sans renverser son bol de lait, danser sans écraser les pieds de sa cavalière, ou planter un clou sans s’aplatir un doigt. C’était un balourd, un lourdaud, un empoté de la pire espèce. Il était d’une incompétence rare. Et le pire était sa capacité à faire des bourdes. Quiconque se risquait à lui confier un secret pouvait être sûr qu’il l’éventerait par inadvertance. Mais bizarrement, sa maladresse et ses impairs lui conféraient un charme inattendu. Les femmes fondaient devant ses pitreries et son air naïf lorsqu’il s’enferrait dans sa balourdise.

maladroit

Et tout gauche qu’il fut, il sut adroitement choisir l’épouse qui lui convenait, son parfait contraire : elle maniait la perceuse à la perfection.

 

 A la fenêtre
Un dimanche comme les autres

D’abord un chien aboie. Puis toute la gent canine s’y met. Aboiements secs, répétés, suivis de hurlements à la mort, de plaintes, de gémissements stridents qui n’en finissent pas. Dimanche, sept heures du matin. Je suis à ma table de travail et je sais que cela ne cessera pas de la matinée.

Un des maîtres finira par se lever. Je l’entendrai répéter comme une incantation : tais-toi ! Arrête ! Ça suffit ! Stop ! Pas de bruit… Silence ! Chut !

chien

Puis passera le voisin siffleur. De nature joyeuse, il veut nous faire savoir qu’il est content. Alors il siffle. Il siffle fort. J’essaie de travailler. Je pense aux jeunes de la rue qui ont veillé tard, à l’infirmière de nuit qui vient de se coucher. Le voisin siffle. S’il croise quelqu’un, il va lui raconter qu’il fait beau, que c’est dimanche, qu’il va faire du vélo. A voix haute. Tout le monde en profite.

Et puis soudain, le silence s’imposera. Les chiens et leurs maîtres finiront par se calmer, le vélo s’éloignera en sifflant.

Alors je laisserai entrer par ma fenêtre l’infinie sérénité du silence retrouvé.

 Il pleut sur la mer et ça sert à rien

Il pleut sur la merplage
Et ça sert à rien
De tenter de voir
Au fond du ciel noir
Un bout d’horizon
La plage reste vide
Sur le sable humide
Mes pieds viennent et vont
A quoi cela sert
Tout ce temps qui passe
Mon esprit ressasse
Tous mes souvenirs
Je vide mon sac
Au bruit du ressac
Sous le ciel amer
Qui pleure de chagrin
La vague trépasse
Et je tourne en rond

 Lumière

luneLe monde s’est éteint peu à peu
Teignant d’ébène le ciel bleu.
La lumière s’est cachée sous le boisseau des haines
Par peur on a fermé les yeux. Et la nuit nous enchaîne.
Que s’enlisent nos pas sur les sables mouvants
Que s’improvise alors un chemin de hasard.
La lune grise a posé son regard
Sur nos fantômes prisonniers du brouillard.
Courant à notre perte, plus vite que le vent
Errant dans les ténèbres, sans savoir où aller,
Sans chercher d’où nous sommes,
Un jour nés à la nuit.
Au fond de nous pourtant existe une lumière
Univers oublié d’une vie antérieure
Qui nous fait espérer un possible meilleur.
Et les oiseaux du ciel par leur chant nous éclairent.
Chut !
Écoutons les morts… et découvrons la vie.
Notre vie s’est drapée dans un grand linceul noir.
Le monde s’est éteint peu à peu.
Pas l’espoir.

Bleu

Elle découpa un pan du ciel bleujupe
Pour tailler sa chemise en percale
D’un tapis d’algues marines
Elle fit bouffer ses manches ballon
Garnies de nuages vaporeux
Sa jupe, plongeante, faisait des vagues d’eau turquoise.
Et ses bas serpentaient comme un torrent cobalt.
Pour cape elle prit l’océan outremer,
Se coiffa de bleuets, de saphirs, de lavande sauvage.
Ainsi la nuit fut prête à affronter le jour.
Proverbe

Le long des chemins, à chaque pas, nous marquions un arrêt. Ma mère cueillait un bouton d’or, me montrait les pétales, le pistil. Ramassait un caillou. « Il brille, c’est du mika là, tu vois ? » Soudain un champignon surgissait d’un sous-bois. Elle savait s’il était comestible. Et de quelle famille était cet insecte, rampant sur le chemin. « Et cet arbre, devine son âge… »

Mon père regardait les couches terrestres des falaises pour les dater. Il pouvait réciter l’histoire de France depuis ses origines et qui était la belle-mère de la soeur du frère de Pépin le Bref. Il faisait des recherches en latin et en grec, s’intéressait à l’hébreu. Ma mère aimait les hiéroglyphes. Sur le tard, après la botanique, les sciences naturelles, la géologie et les mathématiques, elle s’était passionnée pour la médecine naturelle. « Harpagophytum ! » me disait-elle. « C’est bon pour les articulations. Cela vient d’une plante qui a des griffes, d’où le nom d’Harpagon dans l’avare… »

harpa
Elle s’était mise aussi à la peinture à l’huile, l’aquarelle, la peinture sur soie, puis à la gravure, à la fabrication d’icônes… Elle écrivait des poèmes. Quand elle ne lisait pas. Mon père aussi avait toujours plusieurs ouvrages en cours. Un pour la détente : Agatha Christie ou Conan Doyle. Un pour la méditation : les confessions de saint Augustin ou l’histoire de l’Eglise en douze tomes. Tous deux croulaient aussi sous les journaux, hebdomadaires politiques, économiques, régionaux. Mon père était abonné à la Revue du Rouergue par exemple. Ils étaient tous deux férus de poésie qu’ils lisaient et récitaient avec un plaisir visible. Ils se rappelaient des pans entiers de pièces de théâtre étudiées à l’école qu’ils se plaisaient à déclamer avec vigueur. Surtout mon père : « Prends un siège, Cinna, et assieds toi par terre. Et si tu veux parler commence par te taire. » Après avoir été avocat, il était devenu enseignant puis s’était mis à faire une thèse sur les templiers du Larzac. Avec ma mère ils s’étaient inscrits ensemble à des cours d’occitan. Ils témoignaient d’une joie de vivre et d’une foi vivante, vibrante. Aujourd’hui, je me promène parmi leurs revues, leurs livres, leurs ouvrages. Il y a une trentaine de pièces. Presque autant de bibliothèques.
Mais le livre de poésie s’est refermé sur la dernière page. Ils s’en sont allés, trop vite, trop tôt.
Un vieillard qui meurt. Une bibliothèque entière brûle.
 Images

L’homme est un géant maladroit
écrasant tout sur son passage.
De la terre il se croit le roi,
alors qu’il la mène au naufrage.soleil
Il pille, gaspille ses ressources,
comme si elles étaient infinies,
emprisonné dans une course
où l’on consomme sans répit.
A croire que tout lui semble dû.
Bien rarement, il s’émerveille
devant la beauté éperdue
d’un simple lever de soleil.
Cette négligence accablante
un jour aura raison de lui.
Mais l’homme, séance tenante,
tout rejettera sur autrui.

S,Ô, S !

Si nous avions croisé nos routes
Vous venus des jours enfouis
Fantômes des années passéesFantômes
Nous, silhouettes incertaines,
Venus des jours futurs,
Avançant vers vous, nos ancêtres,
Nos racines,
Nous vos descendants.
Quels mots seraient spontanément
Venus sur vos lèvres ?
Vos yeux posés sur nous, sur nos visages,
Sur les terres, les maisons, les villages.
Seriez-vous satisfaits ? Déçus ?
Des anges passeraient sans cesse.
Les silences scelleraient vos bouches bées.
 Rien n’est plus…

Rien n’est plus battu que le fer tant qu’il est chaud.
Rien n’est plus battu qu’un sentier.
Rien n’est plus battu qu’un blanc en neige.
Rien n’est plus battu que le fer blanc sur un sentier en neige.

pluie
Rien n’est plus triste qu’une pluie glacée.
Rien n’est plus triste qu’une maison inhabitée.
Rien n’est plus triste qu’un bonnet de nuit.
Rien n’est plus triste qu’un bonnet inhabité sous une pluie glacée.

Rien n’est plus doux qu’un sourire.
Rien n’est plus doux qu’une lettre avec un mot doux.
Rien n’est plus doux qu’un morceau de soie.
Rien n’est plus doux qu’un morceau de sourire dans une lettre en soie.

Rien n’est plus amer qu’une déception.
Rien n’est plus amer qu’un pamplemousse.
Rien n’est plus amer qu’un pamplemousse déçu.
 Chacun son tour

DemainDemain

Demain je partirai sans regarder en arrière
Je raccrocherai les clefs et chausserai mes guêtres
Pour courir en silence les bois et les forêts
Demain je partirai pour d’autres aventures.
Je partirai très loin pour soigner mes blessures.
Avec mes pataugas, fort bien ressemelés,
Demain, après demain, je partirai…
Peut-être…

Textes de l’atelier du 3 avril

vide grenier

                       Vide-grenier

J’aperçois sous les pins parasols de l’esplanade les premiers exposants et leurs tables dégueulant de bibelots, breloques, bouquins, ballons et autres bagatelles. Un frisson d’excitation me parcourt l’échine. Je trépigne d’impatience et caresse, au bout de ma langue, une saveur qui m’est familière. Douce et sucrée. Celle des fraises Tagada. Rien d’étrange à cela. Pour moi, les vide-greniers ont le goût de l’enfance, des jeux de pirate ou des chasses au trésor : pillages de navires et butins en vue ! Je parcours les premières allées en quête d’une perle, du magot tant espéré. Et la fortune me sourit. Je découvre, au hasard de mes flâneries, un vieux foulard indigo, la sculpture d’un chat en siporex, un sac de billes bosselées, une ombrelle en dentelle déchiquetée, des poupées borgnes et des peluches éventrées. Des milliers d’objets en sommeil sont prêts à être tirés de leur léthargie. A l’abordage !

Elodie

plou2

C’était sur la place de Plougonvelin, un petit village du Finistère, qui doit bien compter vingt maisons, mais aussi une mairie et des associations très dynamiques. C’est là que nous allions nous initier à la danse bretonne, dans une ambiance très conviviale..
Là donc, j’ai aperçu tout à coup, entre une statue du XIVe siècle en siporex, et un service de verres minuscules, une poupée ancienne ; je suis restée médusée un instant, puis j’ai réalisé que c’était bien ma poupée Bleuette. Ou sa soeur. Cette poupée mythique de mes dix ans , avait une jolie tête de porcelaine, un corps de chiffons,des membres articulés… rien que du très banal . Mais cette poupée, je l’avais attendue des années durant en rêvant de la posséder, parce que mon magazine préféré (La semaine de Suzette peut être?) en faisait la pub toutes les semaines. J’étais trop grande disait ma mère, et j’avais déjà 5 autres poupées (un record en ces années 50). Je ne sais plus comment: j’ai eu enfin la possibilité de me la faire offrir. Sans habits autres que sa robe marine sage (les habits étaient bien trop chers, et considérés comme extravagants), j’avais heureusement une grande amie adulte qui adorait coudre et me faire plaisir. Qui m’en a cousu de toutes sortes des habits de poupée !
Le bonheur de mes dix ans !
Je ne sais , dans les déménagements, ce qu’est devenue ma Bleuette…Et là… je la retrouvais, intacte, bien coiffée, bien habillée… Quel souvenirs, quelles histoires de gamine, quelles milles choses agréables me revenaient en mémoire ! Le rêve éveillé du vide-grenier de Plougonvelin.
Christine

 

 Abécédaire

Mambo, tango, cha-cha, salsa.abecedaire
Des danseurs aux jambes galbées,
Se meuvent à pas cadencés,
S’agitent comme des possédés,
Se jettent des regards langoureux,
La bouche en cœur, le souffle bref,
La nuque dégagée
Et l’air bravache.
Spectacle inouï,
Formidable énergie
qui m’éloigne des tracas
des affaires temporelles.
Soudain un homme d’allure bohème,
Me prend la main et m’entraîne
Vers la foule des badauds.
Je ne peux m’échapper,
Ma volonté est brisée, vaincue.
A la vitesse de l’éclair,
Malgré la peur, le stress,
La débâcle escomptée,
Et une coordination décousue,
Mes jambes suivent le rythme enlevé,
Tracent au sol des « W »,
Deviennent même prolixes.
A moi la valse, la polka et le Sirtaki grec
Désormais, être un simple spectateur m’excède.

Elodie

abecedaire2C’est le bas
du carbet,
avec du bois cassé,
des herbes ridées,
des pierres en creux,
un ruisseau bref
bleu comme un geai
ou une lame de hache.
C’est un carbet verdi
et là ci-gît
dans un écrin de mica
une plante belle
comme un poème
sans haine,
ou une eau
happée
par le cul
du monde à l’air
trop beau. Est ce
que toute cette beauté
que je n’ai jamais eu
va me relever ?

Christine

ELODIE

Jeux d’écriture

Mélancolique, à l’heure du crépuscule,mont
Ondoyante de vignes et garrigues,
Négligée par les noctambules
Tannée par le vent et le soleil prodigue.
Anamorphosée ces temps derniers,
Rutilante de toits et d’appentis,
Nue, pelée, sous l’action des pelleteuses…puis
Aménagée,
Urbanisée à vitesse grand V.
Désarroi des uns, euphorie des autres.

Planning imaginaire

rubon61Lundi, je bats des ailes.
Mardi, je papillonne.
Mercredi, je tourbillonne.
Jeudi, je voltige.
Vendredi, j’ai le vertige.
Samedi, j’oscille.
Et dimanche, je vacille.

 Eloge de la paresse

Un, deux, trois, je m’élance,paresse
De bouger, de penser je cesse,
Je fais place nette.
C’est le trou noir dans ma tête,
Halte au tumulte, halte à la tempête.
Dans le silence,
Je sirote quelques gouttes de paresse.
Laissez-vous inspirer

(image Emmanuelle)
Mais où est-elle ? Je scrute l’horizon, je fouille, je sonde, j’explore. Où a-t-elle bien pu se cacher cette vérité ?
Sot que je suis, après des heures de recherche, je me rends compte qu’elle est juste là, sous mes pieds.

(peinture Marie)
Ombre fantomatique dans le ciel éteint, tu étends tes membres contorsionnés. Tronc tortueux, branches biscornues, racine torses fouaillant la terre comme un entrelacs de lombrics.
Observant dans le lointain ta silhouette difforme, la petite fille s’interroge : quel mal a bien pu te gagner ? Quel sortilège t’a métamorphosé ? Personne ne lui répond. Au-dessus de sa tête, les nuages congestionnés crèvent de pluie et ruissellent en larmes de compassion sur son visage poupin.

Poésie

Demain

Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je prendrai la poudre d’escampette. Équipée d’un bout de pain, d’une bouteille de vin et d’un vieux carnet, je cheminerai à travers les touffes d’herbe figées par le givre.
Flânant de-ci de-là, j’observerai les silhouettes fantasmagoriques des arbres dépouillés de leur feuillage, les ruisseaux mener leur mince filet d’eau le long de leur lit. A l’affût, je guetterai le moindre signe, aussi furtif soit-il, d’une présence animale. Et lorsque je trouverai l’emplacement idéal, je m’arrêterai. Je prendrai place sur une vieille souche desséchée ou une large pierre plate. Je saisirai mon carnet et, à la lumière de mes pensées du jour, je noircirai quelques lignes, quelques pages peut-être, jusqu’à l’épuisement de mon esprit vagabond.
Ce n’est qu’à ce moment-là que je rentrerai. Transie, gelée jusqu’aux os, vidée même, mais repue par la pure poésie de ces instants vécus en pleine nature.

 Mots en l’air

Acte manqué

J’avais le vague espoir de la rencontrer. De croiser son regard tout du moins. D’échanger avec elle un bref instant de vie. Mais elle m’a évité. Sous prétexte d’être de corvée d’écriture. Répondre à ses cartes de vœux et à ses lettres d’admirateurs. Mais elle se prend pour qui cette petite gourgandine ? Pour Nabila et ses cheveux toujours impeccablement shampouinés ? Pour une étoile du petit écran ?

rv
Pfff…elle n’est vraiment pas digne de susciter le moindre d’intérêt…
Pourtant, depuis, je déprime, j’ai le cafard. J’ai beau lutté contre ce gouffre qui menace de m’engloutir, mon soleil intérieur s’efface jusqu’à se réduire à peau de fantôme. Juste pour un rendez-vous manqué. J’essaie d’oublier, de rayer de ma mémoire son refus. En vain. Loin de moi l’euphorie et les histoires qui finissent en apothéose. Seul, j’allume une cigarette et mâchouille dans mon coin mes sombres pensées.
 Monologueartichaut

« J’aime les artichauts, surtout les cœurs d’ailleurs.
Ceux qui se laissent dépasser par leurs propres émotions, ceux qui se laissent approcher, séduire, énamourer d’un simple battement de cil, d’un simple sourire qui les fait chavirer, d’une simple réplique qui fait écho à leurs propres idées. »

CHRISTINE

Videz votre sac !sac

Bien sûr dans mon sac noir
il y a quelques sous,
les perles de mon sautoir
une sorte de zazou
en guise de porte clefs
une vraie pochette du soir
un carnet – caoutchouc
un paquet de mouchoirs
du rouge pour les bisous
et tenter d’émouvoir,
Oui c’est tout mes p’tits loups

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